Yurimaguas, 14 avril, 23h00

Je n’imaginais pas que le petit bourg tranquille de Yurimaguas serait le cadre d’un des épisodes les plus aventureux de mon voyage. En débarquant de l’Eduardo, nous apprenons qu’un bloqueo paralyse le village et barre la route vers Tarapoto, seule voie de sortie terrestre.

Une balade dans les rues le confirme : les commerces sont presque tous fermés, les carrefours bloqués par des piquets de grève, la tension est assez palpable. Des informations contradictoires circulent sur la durée prévisible du mouvement. Or, l’évidence s’impose rapidement : il n’y a strictement rien à faire à Yurimaguas, à part boire des Cusqueña au bord du río Huallaga en regardant la pluie tomber (car en plus il fait un temps de cochon). Je n’ai pas trop envie de m’attarder ici.

Le réceptionniste de l’hôtel Akemi, où j’ai pris une chambre sur recommandation de Juan-Manuel et où résident également Colette et deux touristes péruviens croisés sur le bateau, Amanda de Cuzco et Steve de Trujillo, me recommande d’entrer en contact avec la présidente du syndicat qui organise la grève afin d’obtenir un sauf-conduit qui permettrait (peut-être) de quitter la ville le lendemain.

Je pars avec Amanda, Colette et Steve à la recherche de la dite présidente : elle n’est plus à l’endroit que nous a indiqué le réceptionniste, mais en réunion à l’extérieur. On nous oriente vers un autre endroit à l’autre bout du village (finalement assez étendu) qui se révèle être le QG des grévistes : elle n’y est pas non plus, mais y viendra dans la soirée car une réunion pour décider de la suite du mouvement doit s’y tenir.

Nous discutons un moment avec les personnes présentes et l’une d’elles (un traitre à la cause, sans doute) nous prend à part pour nous suggérer qu’une solution plus efficace serait de négocier une protection policière pour franchir les différents barrages qui s’étendent jusqu’à une cinquantaine de kilomètres de Yurimaguas. Nous voici donc partis vers le siège de la police, de l’autre côté de la piste d’atterrissage désaffectée que nous traversons par un raccourci qu’on nous indique. Il fait nuit noire et nous pataugeons pieds nus dans la boue et les flaques d’eau à la lumière du téléphone d’Amanda ou aidés parfois par un passant. Nous apprendrons plus tard que de nombreux serpents habitent dans le coin.

Les policiers se révèlent très accueillants (il faut dire que c’est Amanda qui mène les négociations), mais rien ne peut être décidé sans le commandant qui est absent, et probablement à la même réunion que la présidente. Retour au local syndical par le raccourci boueux : toujours rien. Amanda laisse son numéro de téléphone et nous retournons à l’Akemi.

On nous appelle plus tard : la présidente est arrivée, mais quand nous arrivons la réunion a commencé. C’est ainsi que j’assiste pendant une heure à un meeting d’ouvriers grévistes péruviens au fin-fond de l’Amazonie, assez conforme à ce qu’on peut imaginer : les participants assis en cercle, chacun demandant la parole et se levant pour faire son discours qui commence invariablement par « Hermanos ! » ou « Compañeros ! » et se termine sous les applaudissements. La présidente distribue les petits sourires et les moues désapprobatrices. De temps en temps, tout le monde se lève et tend le poing en scandant « El pueblo unido jamás será vencido ! ».

Au bout d’un bon moment, Amanda se glisse jusqu’au secrétaire de séance pour apprendre que notre problème ne pourra être abordé avant la fin de la réunion, probablement pas avant une heure ou deux au rythme où vont les choses. Nous décidons d’abandonner la partie et retournons à l’hôtel. En chemin, l’idée me vient d’appeler Juan-Manuel qui peut nous conseiller. Il nous retrouve à la réception de l’Akemi et nous apprend qu’il a de son côté organisé un convoi policier pour se rendre à Tarapoto. Il se trouve que Juan-Manuel est assez influent au sein du parti présidentiel, comme il se plaît à en faire la démonstration en passant quelques coups de fil haut placés à Lima. Finalement, c’est d’accord, il nous emmène avec lui : rendez-vous demain matin pour un départ à 5h30.

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6 réponses à “Yurimaguas, 14 avril, 23h00

  1. est ce que le cas de la délocalisation à Metz a été évoqué lors de la réu syndicale ?

    Sinon tu peux leur conseiller d’utiliser la nouvelle technique de négociation à la française. Il faut sequestrer le patron ! 😉

    Tu continues à jouer ton rôle de star internationnale. Maintenant Monsieur Cotton voyage sous escorte policière !
    C’est fou ! ;-))

  2. Waow quelle ambiance. De tes promenades nocturnes pieds nus, à tes postes d’observation allongés sur hamac, je retrouve quelques images de cent ans de solitude. Tu y ajoutes même la dramaturgie guerrière avec ta réunion syndicale.
    J’adore !
    Par contre, le coup de la tarentule m’a rappelé pourquoi ce genre d’expériences seraient, disons, compliqués pour moi autrement que par procuration. Merci donc de ton altruisme 😉

  3. Au passage, je remarque que comme ce fut le cas en Turquie, en Thaïlande et consort, tu as repris ton activité subversive et là où tu passes, séismes et révolutions t’escortent. Viva la revoluciòn !

  4. Atencion compañero, çà sent le traquenard ton affaire ! Pourquoi ce raccourci boueux dans la nuit noire alors qu’il existe un sentier lumineux ?

  5. Pouf, voilà, je te laisse quelques jours, et tu sèmes la graine de la révolution dans un bled perdu dans la grande Amazonie, bravo.

    Très belle ambiance, en effet, comme le souligne mon camarade Eric S, on en redemande !

  6. Donc, pour résumer, tu t’es finalement vendu au grand capital international à face de hyène et sa clique policière ?

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